Droit de suite : comment les artistes sont rémunérés lors de la revente d’une œuvre

Droit de suite : comment les artistes sont rémunérés lors de la revente d’une œuvre

I.                             Introduction

II.                          Qu’est-ce que le droit de suite pour une œuvre d’art ?

1. Définition juridique

2. Caractéristiques fondamentales

III.                       Dans quels cas le droit de suite s’applique-t-il ?

1. Œuvres concernées par le droit de suite

2. Œuvres en série limitée : quel est le nombre d’exemplaires maximum autorisé ?

3. Les principes de numérotation et de signature

4. Une limitation légale sous le feu des critiques

IV.                      Transactions soumises au droit de suite

V.                         Comment est calculé le droit de suite ?

1. Barème applicable au droit de suite

2. Plafond du droit de suite

VI.                      Qui doit payer le droit de suite lors de la revente d’une œuvre ?

1. Responsabilité des professionnels du marché de l’art

2. Rôle des sociétés de gestion collective

VII.                   Quelles sont les exceptions au droit de suite ?

1. Première cession par l’artiste

2. Reventes sous certains seuils

VIII.                Le droit de suite après le décès de l’artiste

1. Durée du droit de suite

2. Transmission aux héritiers

FAQ – Droit de suite des œuvres d’art

 

I.                            Introduction 

Le droit de suite permet à un artiste de percevoir un pourcentage sur le prix de revente d’une œuvre d’art, dans certaines conditions.

Une œuvre vendue quelques centaines d’euros peut, des années plus tard, atteindre des sommes considérables sur le marché de l’art. Pourtant, dans cette situation fréquente, l’artiste ; à l’origine de la création ; ne perçoit rien lors des reventes successives de son œuvre. Ce décalage entre la valeur croissante d’une œuvre et la rémunération de son auteur a longtemps suscité des critiques.

C’est précisément pour corriger ce déséquilibre qu’a été instauré le droit de suite, introduit pour la première fois par la loi du 20 mai 1920. Depuis, ce mécanisme a fait l’objet de nombreuses évolutions législatives et réglementaires afin de s’adapter aux transformations du marché de l’art, jusqu’à atteindre la forme que nous lui connaissons aujourd’hui.

II.                        Qu’est-ce que le droit de suite pour une œuvre d’art ?

1. Définition juridique

Le droit de suite est défini par l’article L. 122-8 du Code de la propriété intellectuelle comme un droit permettant à l’auteur d’une œuvre d’art originale de percevoir un pourcentage sur le prix de revente de son œuvre, après sa première cession.

Autrement dit, il s’agit d’un droit de participation pécuniaire : à chaque revente impliquant un professionnel du marché de l’art, l’artiste (ou ses ayants droit) bénéficie d’une part du prix de vente.

2. Caractéristiques fondamentales

Le droit de suite présente deux caractéristiques essentielles :

Un droit inaliénable : l’artiste ne peut pas y renoncer à l’avance, même par contrat ;

Un droit incessible de son vivant : il ne peut ni le vendre ni le transférer à un tiers.

Ce mécanisme vise à garantir que les artistes bénéficient de la valorisation progressive de leurs œuvres sur le marché de l’art.

III.                   Dans quels cas le droit de suite s’applique-t-il ?

1. Œuvres concernées par le droit de suite

Le droit de suite s’applique aux œuvres d’art graphiques et plastiques, telles que :

-       Tableaux

-       Peintures

-       Dessins

-       Gravures

-       Estampes

-       Lithographies

-       Sculptures

-       Tapisseries

-       Céramiques

-       Verreries

-       Photographies

Pour être éligible, l’œuvre doit être originale, c’est-à-dire créée par l’artiste lui-même, ou un exemplaire en nombre limité, réalisé par l’artiste ou sous sa responsabilité (par exemple : tirages photographiques numérotés ou bronzes en édition limitée).



2. Œuvres en série limitée : quel est le nombre d’exemplaires maximum autorisé ?

Si le nombre maximal d'exemplaires autorisés n'est pas toujours strictement chiffré pour toutes les formes d'art, la loi impose un cadre très précis pour de nombreuses catégories.

C'est l’article R122-3 du Code de la propriété intellectuelle (CPI) qui fixe les seuils de tolérance. Selon ce texte, sont considérées comme des œuvres d’art originales les créations exécutées en nombre limité sous la responsabilité de l’auteur. Voici les limites légales fixées par catégorie :

·       Les sculptures : limitées à 12 exemplaires au maximum (en comptant les exemplaires numérotés et les épreuves d'artiste).

·       Les photographies : limitées à 30 exemplaires, et ce, quels qu'en soient le format ou le support (un tirage en 10x15 ou en 50x70 compte de la même manière dans ce quota).

·       Les tapisseries et œuvres d'art textile (faites à la main sur la base de modèles originaux) : limitées à 8 exemplaires.

·       Les émaux (entièrement exécutés à la main) : limités à 12 exemplaires au total (soit 8 exemplaires numérotés et 4 épreuves d'artiste).

·       Les créations plastiques sur support audiovisuel ou numérique : limitées à 12 exemplaires.

·       Les gravures, estampes et lithographies : le texte n'impose pas de chiffre fixe strict, mais exige un "tirage en nombre limité" à partir d'une ou plusieurs planches.

3. Les principes de numérotation et de signature

Pour que ces tirages limités soient valables et ouvrent droit à rémunération lors d'une revente, la simple volonté de l'artiste ne suffit pas. Le formalisme est de rigueur :

1.         La règle de la double numérotation : L'œuvre doit porter à la fois le numéro attribué à l'exemplaire mis en vente et le nombre total d'exemplaires créés (par exemple : 3/8, signifiant qu'il s'agit du troisième exemplaire sur une série totale de huit).

2.         L'exigence de la signature : L'œuvre doit être signée par la main de l'auteur. En principe l'apposition d'un simple poinçon ou d'une estampille est insuffisante pour considérer que l'œuvre est signée et validée sous la responsabilité directe de l'artiste.

4. Une limitation légale sous le feu des critiques

Si cette réglementation vise en théorie à protéger la rareté de l'œuvre et sa valeur sur le marché de l'art, elle fait l'objet de vives critiques de la part des créateurs et des juristes.

En effet, cette stricte limitation place souvent l'artiste face à un dilemme économique pénalisant : pour espérer toucher un droit de suite lors d'une hypothétique revente future, l'auteur doit volontairement restreindre sa production (et donc limiter sa capacité immédiate à générer des revenus par la vente de son travail). En fin de compte, ce mécanisme de rareté forcée tend à protéger davantage la valeur des stocks des collectionneurs et l'intérêt économique des autres acteurs du marché de l'art (galeristes, marchands) plutôt que la situation financière directe de l'auteur lui-même.

 

IV.                   Transactions soumises au droit de suite

Le droit de suite ne s’applique que dans certaines conditions liées à la vente.

Intervention d’un professionnel du marché de l’art

La revente doit impliquer un professionnel, tel que :

-       une salle de ventes aux enchères

-       une galerie

-       un marchand d’art

-       un courtier

-       un commissaire de justice

Ce professionnel peut intervenir en tant que vendeur, acheteur ou intermédiaire.

Il convient toutefois de préciser que la première cession réalisée par l’artiste ou ses ayants droit ne donne pas lieu à la perception du droit de suite. Il en va de même pour la première revente lorsque l’œuvre a été acquise directement auprès de l’artiste moins de trois ans auparavant et que son prix de vente n’excède pas 10 000 euros.

Exclusion des ventes entre particuliers

Les ventes réalisées de gré à gré entre deux particuliers, sans aucun intermédiaire professionnel, ne sont pas soumises au droit de suite.

 

V.                       Comment est calculé le droit de suite ?

1. Barème applicable au droit de suite

Le droit de suite est calculé sur le prix de vente hors taxes de l’œuvre (ou sur le prix d’adjudication en cas de vente aux enchères).

Il repose sur un barème dégressif, appliqué par tranches :

·       4 % pour la part du prix jusqu’à 50 000 € ;

·       3 % pour la part comprise entre 50 000,01 € et 200 000 € ;

·       1 % pour la part comprise entre 200 000,01 € et 350 000 € ;

·       0,5 % pour la part comprise entre 350 000,01 € et 500 000 € ;

·       0,25 % pour la part excédant 500 000 €.

Ce mécanisme permet d’adapter le montant du droit de suite à la valeur de l’œuvre, tout en restant proportionné.

Par exemple :

Pour une œuvre revendue 10 000 €, le droit de suite s’élève à 4 %, l’auteur touchera donc 400 €.

2. Plafond du droit de suite

En tout état de cause, le montant total du droit de suite dû à l’occasion d’une même vente est plafonné : il ne peut jamais excéder 12 500 €.

VI.                   Qui doit payer le droit de suite lors de la revente d’une œuvre ?

1. Responsabilité des professionnels du marché de l’art

En principe, le redevable légal du droit de suite est le vendeur de l’œuvre.

Toutefois, en pratique, la responsabilité du paiement repose largement sur le professionnel intervenant dans la vente (commissaire-priseur, galeriste, marchand d’art). Celui-ci a l’obligation de retenir le montant du droit de suite sur le prix de vente afin d’en assurer le reversement.

À ce titre, le professionnel est solidairement responsable du paiement, ce qui garantit l’effectivité du dispositif.

2. Rôle des sociétés de gestion collective

Le droit de suite est généralement perçu et réparti par des sociétés de gestion collective, telles que l’ADAGP (Société des Auteurs dans les Arts Graphiques et Plastiques) ou la SAIF.

Ces organismes ont pour mission de collecter les sommes dues auprès des professionnels du marché de l’art, puis de les redistribuer aux artistes ou à leurs ayants droit.

Par ailleurs, le ministre de la Culture établit la liste des sociétés de perception et de répartition habilitées à recueillir les mandats des artistes ou de leurs ayants droit et à assurer la recherche des bénéficiaires du droit de suite.

Les artistes et ayants droit souhaitant être informés des ventes les concernant doivent communiquer à ces sociétés leurs coordonnées ainsi que toute information utile, afin de faciliter la perception des sommes qui leur sont dues.

 

VII.               Quelles sont les exceptions au droit de suite ?

1. Première cession par l’artiste

Le droit de suite ne s’applique pas lors de la première vente de l’œuvre par l’artiste lui-même (ou par ses ayants droit).

En effet, ce mécanisme a vocation à s’appliquer uniquement aux reventes successives, l’artiste percevant déjà le prix lors de la cession initiale.

2. Reventes sous certains seuils

Le droit de suite ne s’applique pas à toutes les ventes et connaît plusieurs limites.

Seuil minimal de vente

Le droit de suite ne s’applique qu’aux reventes d’œuvres d’art à partir de 750 €

Exception en cas de revente rapide

Le droit de suite est également exclu lorsque deux conditions cumulatives sont réunies :

-       le vendeur a acquis l’œuvre directement auprès de l’artiste moins de trois ans avant la revente ;

-       le prix de revente n’excède pas 10 000 €.

Cette exception vise à ne pas pénaliser les reventes rapides de faible montant.

 

VIII.           Le droit de suite après le décès de l’artiste

1. Durée du droit de suite

Le droit de suite perdure après le décès de l’artiste.

Il s’applique pendant l’année civile du décès, puis durant les 70 années qui suivent, conformément à la durée classique de protection des droits patrimoniaux en droit d’auteur.

2. Transmission aux héritiers

Le droit de suite est transmis aux ayants droit de l’artiste.

Depuis la loi relative à la liberté de la création de 2016, l’artiste peut organiser la transmission de ce droit par testament, en le léguant à la personne de son choix.

À défaut de dispositions testamentaires, le droit de suite est transmis aux héritiers légaux, conformément aux règles de dévolution successorale.

 

FAQ – Droit de suite des œuvres d’art

Un artiste peut-il vendre ou renoncer à son droit de suite ?

Non. Le droit de suite est inaliénable : l’artiste ne peut ni y renoncer à l’avance ni le céder.

Toute clause contractuelle prévoyant le contraire est réputée nulle.

Le droit de suite s’applique-t-il aux ventes entre particuliers (Le Bon Coin, Vinted) ?

Non. Le droit de suite ne s’applique que si un professionnel du marché de l’art intervient dans la vente.

Les ventes réalisées directement entre particuliers, sans intermédiaire, ne sont donc pas concernées.

Qui verse le droit de suite à l’artiste ?

Le droit de suite est versé soit :

-       directement par le professionnel ayant participé à la vente (galerie, maison de ventes, marchand d’art),

-       soit par une société de gestion collective, telle que l’ADAGP, lorsque l’artiste y est affilié.

Ces organismes se chargent alors de collecter et de redistribuer les sommes dues aux artistes ou à leurs ayants droit.

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